Thomas Berlette (Entraineur U17 Nat) : « A Montrouge, avec du travail, on peut changer une vie »


Thomas Berlette - Crédit photo : Twitter

A bientôt 36 ans, Thomas Berlette détient un record qui ferait saliver plus d'un entraîneur : il est le seul coach d'un club amateur à avoir atteint les demi-finales du championnat U17 Nationaux. Pour le Francilien, ce n'est pourtant pas sa plus grande fierté. Son plaisir : offrir des opportunités à des jeunes qui pensaient être passés entre les mailles du filet.


Matias Arraez : Peut-on faire un petit point sur ton parcours ?


Thomas Berlette : Je coache depuis l'âge de 16 ans. J'ai commencé à Vitry, dans le 94, en débutants, à donner un coup de main, de façon bénévole. J'ai un peu touché à tout. J'ai commencé à passer mes diplômes fédéraux. Après 7-8 ans, j'ai signé à Choisy-le-Roi, où on m'a recruté. Cette fois j'étais payé pour faire ce que je fais. Parcours similaire, je passe un peu par toutes les équipes. Et il y a six ans, Montrouge, mon club actuel, m'a recruté, d'abord pour les U16 régionaux. Cette saison, c'est ma cinquième en U17 Nationaux. J'ai mon Brevet d'Entraîneur de Foot (anciennement BE). J'essaye d'accéder au Diplôme d’État Supérieur mention foot, mais malheureusement ça fait deux fois que j'échoue à l'examen d'entrée. Mais je ne perds pas espoir, je retenterai l'an prochain ! Le foot ne me fait pas vivre, ce n'est pas mon métier, je suis éducateur spécialisé dans un institut thérapeutique éducatif et pédagogique (ITEP).


MA : Ton regard sur le championnat U17 Nationaux ?


TB : C'est un championnat qui est très intéressant, mais c'est vrai que le niveau est inférieur par rapport aux 19 Nationaux. Vraiment. Il y a beaucoup de joueurs qui peuvent jouer en 17 Nat mais pas en 19. D'ailleurs, les meilleurs joueurs de 17 Nationaux dans les centres de formations passent très souvent en 19 Nationaux. Après, c'est bien pour un club amateur. C'est pour ça d'ailleurs qu'il y a beaucoup de clubs amateurs. Il y en a moins en 19. Par exemple, à Paris, nous avons onze clubs amateurs en 17 Nat, mais seulement trois en 19. Moi je le vois beaucoup comme une vitrine pour les joueurs qui sont passés entre les mailles du filet des recruteurs, pour se montrer au niveau national et pouvoir avoir la chance de se faire recruter. C'est une sorte de passerelle.


MA : A ce niveau, cela exige d'observer les adversaires ? Faire du « scouting » comme on dit ?


TB : Pour mon cas, pas du tout. Zéro scouting, zéro observation des adversaires. Je sais que beaucoup le font. C'est peut-être parce que je suis éducateur spécialisé, mais je ne sais jamais comment joue nos adversaires. Ce qui m'intéresse c'est ce que nous mettons en place. Je n'observe que mon équipe. Je n'interviens jamais sur mon adversaire lors d'une causerie, ou alors si j'en parle c'est une demie seconde. Ce qui compte pour moi, ce sont mes joueurs. Je ne m'adapte jamais à l'adversaire. Qu'on joue contre un club amateur ou un club pro, je joue toujours de la même façon. Tous les clubs qui vont nous affronter savent comment on joue et tant mieux. Tant mieux parce qu'ils vont nous poser des problèmes, mais ces problèmes là j'essaye de les résoudre en améliorant notre façon de jouer. Plus il y a des matches, plus on est mis en difficulté, plus on travaille des réponses pour ne pas être mis en difficulté. Ça fait gonfler le projet de jeu, ça donne plus d'options et ça rend les joueurs encore meilleur.


MA : Quelle est ta philosophie de jeu ?


TB : Ma philosophie de jeu est plutôt portée sur un 4-3-3, un bloc haut, un pressing haut à la perte de balle. Après on fait un mélange de jeu de transition rapide si on récupère haut à jeu de possession si on récupère un peu plus bas. C'est basé sur un cadre général avec des principes de placement, de jeu de passe, mais à chaque fois le joueur a plusieurs réponses à apporter. Mon rôle c'est de lui apprendre toutes les réponses et à lui de s'adapter en fonction de la situation. Du coup on cherche plutôt l'intelligence individuelle du joueur et collective de l'équipe. On met en place à l'entraînement beaucoup de situations problèmes pour amener le joueur à trouver les réponses. En tous cas, on part toujours de notre projet de jeu global. Je filme tous les matches et nos séances sont basées sur des situations de matches. Des sorties de balle en difficulté, je reprends le rapport de force qu'il y avait, la zone qu'il y avait, les joueurs qu'il y avait, je mets des contraintes, des règles, pour essayer de progresser. Tout ça en suivant une petite planification quand même, mais c'est une philosophie qui est basé sur ça. Beaucoup de jeu court, quasiment jamais de jeu long. Ça arrive parce que c'est une norme dans le football, mais surtout du jeu court.


MA : Quelles sont tes bases de travail, les entraîneurs qui t'inspirent ?


TB : L'entraîneur connu qui m'inspire le plus, c'est Jürgen Klopp. A Liverpool, mon club préféré, c'est parfait (Rires). En pro, j'aime aussi beaucoup (Christian) Gourcuff et (Jean-Marc) Furlan. En réalité, tu t'inspires un peu de tout le monde. Je vais parfois voir des matches de 19 Nationaux, 17 Nationaux. Je regarde cela avec un oeil de technicien. J'observe des sorties de balle, des prises de position et je me dis « Ah c'est bien ça ! Pourquoi il a fait ça ? ». Je m'inspire de tout ça. Il m'arrive même des fois d'aller voir un match de District et une phrase du coach, une façon de transmettre une consigne ou d'engueuler un joueur et je pense « Il l'a bien dit là ». J'essaye de prendre tout ce que je connais, je fais un mélange, je trie des choses.


MA : A chaque fois, on semble s'éloigner du stéréotypes de l'équipe physique et endurante, vers un jeu plus « intelligent ». Comment faire intégrer des principes de jeu à des jeunes de 14, 15, 16 ans ?


TB : Il faut de tout pour jouer au foot. Une équipe physique et endurante, s'il y a de l'intelligence c'est un plus. Au niveau national, si tu te bases simplement sur le physique et l'endurance, face à un club pro, tu ne fais pas le poids. Eux travaillent toute la semaine, cinq, six, sept séances, ont un suivi kiné, physiologique, alimentation, sommeil. Nous, on a trois séances, les petits mangent n'importe comment, dorment n'importe comment, donc tu t'en sors pas physiquement. Tu peux faire un miracle deux ou trois matches. Mais en général, les équipes parisiennes qui viennent qu'avec des grands costauds, si elles se sauvent un an c'est bien, après elles ne sauvent pas. Donc il faut essayer de se rapprocher des joueurs en centre. Bien sûr, on a pas les premiers choix, mais il faut essayer de se rapprocher de ça et puis travailler. C'est le but. Après, pour faire intégrer des principes de jeu, il faut répéter des cheminements. Pas des cheminements rigides, mais des options. Si lui fait ça, il a trois choix, le suivant, aussi, et ainsi de suite. L'idée c'est d'emmener les joueurs à s'adapter à tous types de situations et à prendre la bonne décision le plus rapidement possible. On travaille aussi beaucoup sur des situations problèmes. Le ballon sur le côté, 4 contre 2, 4 contre 3, comment on joue, quelle réponse donner. On essaye d'emmener le joueur à réfléchir et à comprendre la totalité du jeu. Je ne suis pas sûr qu'au niveau national, avoir une équipe endurante et physique ça suffit. Tu finis toujours par tomber.


MA : Avec Montrouge, vous avez réussi la prouesse d'être le seul club amateur à se hisser en demi-finale de ce championnat (2018-2019), tu ressens de la fierté ?


TB : C'était une belle expérience qu'on a faillit répéter l'année dernière. Quand le championnat s'est arrêté, on était deuxième à deux points de l'En Avant Guingamp. Guingamp qui venait de faire match nul à Vitré, nous qui venions de gagner à Brest. Je pense qu'on était pas loin de le refaire. La fierté n'est pas le sentiment qui prédomine. C'est plus que ça te conforte dans ce que tu penses, dans le travail que tu proposes aux petits, dans ta façon de bosser, de développer les joueurs, de les faire progresser. Tu te rends compte qu'avec ça, qu'avec un peu de chance, parce qu'il faut de la chance, avec un bon recrutement, avec plein de petits trucs, tu te rends compte que tu peux faire quelque chose d'exceptionnel. Au delà des demies, c'est ce que cette année là, on a douze ou treize joueurs qui signent (dans des centres), on en a un qui fait équipe de France jeunes l'année d'après, un autre qui s’entraîne avec les pros. C'est ça qui est valorisant et qui rend fier. Cette année là à Montrouge, avec du travail, ça peut changer une vie. Ça ouvre des perspectives et des opportunités pour les petits, ça ça rend fier.


MA : Un exploit que tu aimerais reproduire ?


TB : C'est pas une obsession en soit. Je joue les matches pour kiffer, pour voir les enfants progresser, voir où on les a pris, où on peut les emmener, voir du beau jeu, etc. Forcément, si ça se reproduit tant mieux mais ça reste du domaine de l'exceptionnel. C'est pas évident, mais si il y a possibilité de le refaire, on le refera.


MA : Aujourd'hui, le recrutement des joueurs se fait de plus en plus jeune par les clubs pro. Pour vous, un club amateur, comment réussir à exister - qui plus est quand on a des résultats comme les vôtres ?


TB : Je pense que c'est une erreur que le recrutement se fasse aussi jeune. Pour certains postes c'est une erreur. On pourrait en discuter des heures, mais je pense notamment qu'au milieu de terrain, il ne faut pas se précipiter. En 17 Nationaux, en club amateur, tu trouves des top milieux de terrain. Mais malheureusement les clubs pros sont bloqués parce qu'ils ont signé à 12 ans un petit qui n'a pas évolué comme ils voulaient, qui n'a pas grandit, pour un tas de raison. Après, il y a des postes qui sont rares. Un latéral gauche, un central gauche, un top attaquant, t'es obligé de le signer tôt parce qu'il faut le signer avant tout le monde. Je pense qu'un joueur que tu signes à 12 ans, 13 ans, 14 ans, 15 ans, c'est difficile qu'il garde la faim. Nous on fait des jeunes qui ont 17 ans, qui sont passés un peu au travers, mais ils veulent voler la place de ceux qui sont en centre, ils veulent leur chance, ils y vont avec le couteau entre les dents. Très souvent c'est ce qui fait une grosse différence. Je crois même qu'il y a des statistiques qui montrent que plus tard tu rejoins un centre de formation, plus tu as de chances de percer. Et c'est normal en fait. Ceux qui entrent à 12 ans, ont un certain confort, sont dans le système, sont chouchoutés, il y a des agents... Alors que celui qui est passé au travers, à 17 ans a une certaine maturité, sait ce qu'il veut et souvent c'est mieux. Pour un club amateur, comme nous, pour exister, on a la chance d'être à Paris, qui est l'un des plus gros bassins du monde (à la lutte avec Rio de Janeiro). Donc on a beaucoup de joueurs. Il faut bien recruter. Les clubs parisiens bossent très très bien. En étant en nationaux, on récupère des joueurs d'un peu partout mais en fait, on met en lumière le travail d'autres clubs amateurs. Je pense que si on était un club amateur dans une région un peu moins peuplé, on aurait plus de mal.


MA : Chaque début de saison c'est un redémarrage à zéro ? On rappelle que l'an dernier douze joueurs nés entre 2003 et 2005 vous ont quitté pour des centres de formation.


TB : Pas totalement de zéro, parce qu'on essaye de travailler sur trois ans. Cette année le coach des U15 était avec moi en U16 il y a deux ans. Il essaye de mettre en place le projet de jeu le plus similaire possible, pour que les petits travaillent en U15. On recrute en U15, en U16A, qui connaissent donc la façon de travailler. Chaque saison, on est soumis à un recrutement d'entre 10 et 15 joueurs. Sinon on ne tient pas. En général, depuis que j'ai signé à Montrouge, on a entre 6 et 12 signatures de U16 ou U17 dans des centres par an.


MA : Sur quoi se base ton recrutement ? Île-de-France ? Plus charge ? En interne aussi ?


TB : Les joueurs viennent d'eux même. La renommée du club, de par les résultats, emmènent du monde. D'Île-de-France principalement. Ensuite il y a aussi des coaches qui savent comment je travaille et qui me conseillent des joueurs. Puis il y a des agents, avec qui je travaille et qui ont confiance en moi, qui viennent mettre des joueurs en lumière à Montrouge. Cette année avec le COVID ça a été un peu plus à l'arrache, mais en général c'est un recrutement qui se fait comme ça. L'idée reste quand même de recruter bien en amont. Une base en U15, améliorer en U16 et fignoler en U17. C'est pas toujours évident parce qu'on a pas de cellule de recrutement.


MA : Votre formation est reconnue, chaque année vous êtes dans le top 10 des clubs d'Île de France, ce qui vous a permis de signer l'an dernier un partenariat avec le FC Lorient, dans quel but ?


TB : C'est un club réputé. On est actuellement en train de restructurer notre école de foot, avec quelques signatures, ce qui n'était pas le cas depuis longtemps. On est proche de Paris, on a le niveau national, ça aide à avoir une renommée. Le partenariat avec Lorient est plutôt technique. Les coaches des deux clubs échangent beaucoup sur la façon de développer. On se reconnaît un peu dans Lorient parce qu'ils sont dans la recherche du développement individuel du joueur, de l'intelligence, des petits gabarits, etc. C'est un peu pour ça qu'on a opté là-dessus. Pour eux, c'est aussi une manière d'avoir un œil sur Paris et d'attirer des joueurs qu'ils n'auraient pas pu attirer s'ils n'étaient pas en partenariat avec Montrouge. C'est gagnant-gagnant.



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Les jumeaux Bradley et Bryan Locko ont profité du partenariat entre Montrouge et le FC Lorient pour s'engager chez les Bretons. Crédit Photo : FC Montrouge 92

MA : Deux dernières questions : Quelle est ton ambition personnelle ? Parmi tous les joueurs que tu as coaché, lequel t'as le plus impressionné ?


TB : Je n'en ai pas spécialement, mais je ne me fixe pas de limites pour autant. Quand j'étais jeune je me disais qu'avoir le BE serait le top. Quand je l'ai eu, je me disais que coacher en 17 Nationaux serait super. Maintenant que c'est fait, pourquoi pas coacher en 19 Nationaux, rentrer dans un centre de formation, voir ce que je serais capable de faire avec des meilleurs conditions de travail, de meilleurs joueurs, d'autres problématiques. Ce serait plutôt ça. Aller au DES, pour pouvoir passer un diplôme. Concernant le joueur qui m'a le plus impressionné, c'est difficile à dire. J'ai coaché de très bons joueurs. En national mais pas que. Quand j'étais en régional à Choisy notamment. C'est trop difficile dans ressortir un seul. Lorsque j'étais à Vitry par exemple, en U13 j'avais un joueuse impressionnante. Elle fait d'ailleurs une carrière internationale. C'est Kadidiatou Diani (aujourd'hui au Paris Saint-Germain). Je l'ai pas eu longtemps parce qu'elle n'était pas dans mon groupe, mais elle m'impressionnait. (Réfléchit.) Aller, chez les petits je vais dire Mathys Tel, un 2005. Il arrivait d'Aubervilliers mais avait déjà signé à Rennes en étant là-bas. Il était U15, à jouer en 17 avec nous. Il était impressionnant de maturité, avec des grosses qualités techniques, une capacité d'apprentissage énorme. Un petit qui se remet tout le temps en question, une top mentalité. Il est programmé pour être professionnel. Très humble, physiquement c'est un bon joueur, mais techniquement c'est bon aussi. Tout le temps envie, tout le temps à fond. D'ailleurs, il est U16, il joue avec les 19 Nat, il a joué en Youth League et vient d'être appelé en équipe de France U16. J'en garde un très très bon souvenir de ce petit.


Entretien réalisé par téléphone le 22 septembre 2020

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