Yasmina Cheghannou, préparatrice mentale : "On ne peut pas rejeter la faute sur les joueurs"



C'est un domaine encore peu exploré dans les classes de jeunes en football : la psychologie. La spécialité de Yasmina Cheghannou, coach et préparatrice mentale.


Matias Arraez : Tu as souligné un point très important il y a quelques jours sur les réseaux sociaux en parlant du soutien psychologique a apporté aux jeunes dans le foot, qu'est-ce que tu voulais dire par là ?


Yasmina Cheghannou : De part mes deux casquettes, de coach et de préparatrice mentale, je suis amenée à côtoyer beaucoup de footballeurs, amateurs ou professionnels de tout âge. Ce qui implique aussi les jeunes en centre de formation, au CREPS ou à Clairefontaine. Beaucoup d’entre eux se confient à moi. Et j’ai constaté que l’accompagnement, le suivi sur le plan psychologique/mental des joueurs est négligé dans ce milieu. Beaucoup d’entre eux vivent des moments difficiles, des blessures, des déceptions et ne savent pas vraiment vers qui se tourner. Au finale, ils gardent ça pour eux et se renferment sur eux même...



MA : Est-ce que tu penses qu'il y a un tabou sur la fragilité mentale dans le sport ?


YC : La question est très bien et en même temps très mal posé. Mais elle reflète la place que l’on donne au mental dans le football. Pourquoi parler de fragilité? Les joueurs de football sont avant tout des humains. En règle générale, dans la vie, quand une personne traverse une période difficile, elle ressent des choses, elle est impacté émotionnellement. Ce qui est normal. Alors pourquoi quand on en parle dans le milieu du football on parle de fragilité? De la même manière que quand une personne dans la vie prépare une échéance importante, pour laquelle elle a beaucoup travaillé et qui déterminera son avenir. Cette personne peut ressentir du stress, de l’anxiété. C’est normal, tout le monde va comprendre cette personne. Alors pourquoi dans le football on dit qu’ils sont faibles? Dans le football, les ressentis des joueurs sont tabous, mais je ne comprends pas pourquoi...


MA : Penses-tu que les jeunes sont bien accompagnés dans ce domaine ?


YC : De nos jours, être accompagné n’est pas un problème dans le football, il y a une multitude de « conseillers sportifs ». Le problème c’est la qualité de cet accompagnement.

Je pense que ce n’est pas un secret, beaucoup de joueurs son abandonnés par leur agent, reçoivent énormément de pression de leur entourage et sont mis de côté par leur entraîneur.

Et tout ça, ça a un impact sur le mental du joueur.


MA : Quelle est la part de responsabilité du jeune et du club dans ce “trop plein” d'espoirs ?


YC : Je ne pense pas qu’on puisse rejeter la faute sur les joueurs, surtout quand ils sont jeunes. On parle d’un rêve, d’une passion. Certains adultes eux mêmes ont du mal à canaliser leurs espoirs. En ce qui concerne les clubs, je ne peux pas mettre tout le monde dans le même sac, mais quand il y a autant de joueurs qui finissent par tomber en dépression, c’est qu’il y a un problème quelque part.


MA : Que pourrais t-on mettre en place pour éviter ce genre de problèmes ?


YC : Il y a plusieurs niveau sur lesquels on peut agir. Je n’ai pas la réponse à toutes les problématiques, mais on pourrait déjà partir sur de la prévention plus poussé, un accompagnement psychologique/mental plus efficace pendant la période d’activité du joueur, et un accompagnement après celle-ci.


MA : Parle nous de ton domaine, l'optimisation de performance, qu'est-ce que c'est ?


YC : Mon travail c’est la préparation mentale, ce qui conduit à l’optimisation de la performance. La préparation mentale c’est un travail qu’on fait avec le joueur sur ses habilités mentales, pour qu’il puisse avoir accès à toutes ses ressources, donc qu’il soit le plus performant possible. Je m’explique. Je donne souvent le même exemple. Il y a des joueurs qui sont très bons à l’entraînement, mais qui sont moins bons en match, ou les jours de gros match. Ce qui veut dire qu’il a les capacités, mais qu’il n’arrive pas à les utiliser à cause de quelque chose. En préparation mentale, grâce au travail qu’on fait avec le joueur, on va trouver la raison pour laquelle il n’arrive pas à être à 100% de ses capacités et on va travailler avec lui pour régler le problème. Forcément, une fois le problème réglé, ses performances sont meilleurs. Après il y a plusieurs habilités mentales, pour en citer quelques unes : la confiance en soi, le stress, la concentration, la fixation d’objectif, la motivation, etc...


MA : Quel levier peux t'on actionner pour optimiser ses performances ?


YC : Pareil, je pense que ce n’est pas un secret : il y a l’entraînement, la préparation physique, la préparation mentale, l’hygiène de vie, le suivi médical/paramédical...

Et je pense que dans tout ça, ce qui est mis de côté c’est la préparation mentale.


MA : Quelle est, selon toi, la part de psychologie et de bien-être mental dans la réussite sportive ? Et spécifiquement dans le foot ?


YC : Pour moi, elle est la même que ce soit dans le foot ou dans les autres sports.

Je ne dirais pas qu’elle est plus importante que le reste, mais qu’elle a au moins autant d’importance que l’entraînement ou la préparation physique. Sans ça, l’équilibre ne peut pas être bon. Demandez à un joueur très bon techniquement d’être à 100% dans un match alors qu’il est en stress total ou qu’il n’a pas confiance en lui. C’est impossible. Comme le dit Andrea Pirlo: « Le football se joue avec la tête, les pieds ne sont que des outils ».



Entretien réalisé le 19 février 2021

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